Ma première rencontre avec Jean-Michel Longneaux se fit à partir d’un article sur la souffrance des soignants  lu dans une revue clinique; Ethica Clinica n°35 dont le contenu fut abordé d’une autre façon au 6ème module dans sa conférence : il n’y a pas d’écoute sans deuils

La souffrance des soignants ! J’y suis confrontée au quotidien travaillant moi-même en milieu hospitalier.

Je me souviens, lorsque j’ai été engagée comme infirmière sociale, une joie immense m’a envahie ; nouveau poste au sein de la clinique, j’étais très enthousiaste ! Remplie d’idéaux, j’allais amener du neuf !!!  Après quelques années de « loyaux services », je commençais à être mal à l’aise ; plus envie de m’investir, dégoutée de certaines attitudes ; le travail devenait pesant ; j’ai postulé ailleurs mais … aucune réponse positive à mes demandes. C’est alors que je me suis posée la question : « que faire pour vivre au mieux au boulot, à la maison, et surtout avec moi-même ? »

J’ai pris conscience que, si je n’allais pas bien, je devais commencer à chercher en moi ce qui n’allait pas. J’ai bien essayé de mettre en cause les autres, de vouloir me placer comme victime, mais tous mes efforts me revenaient comme une claque en pleine figure. Je devais donc agir plus efficacement !!! Démarches après démarches, lectures après lectures je chemine, j’avance…

La lecture de ce texte sur les soignants est arrivée à un moment où je commençais à me redresser ; j’étais jeune sophrologue, commençant la première année du cycle d’approfondissement ;  déjà, un changement visible dans ma qualité de vie. J’y ai trouvé la confirmation que la souffrance « des soignants » est avant tout la souffrance de ce que nous sommes en tant qu’être humain (dans un milieu spécifique, celui des soins) et qu’elle ne peut être minimisée, ignorée. Mais cela s’applique également à l’ensemble des professions  jusque dans la vie privée ; les mêmes difficultés surgissent.

En italique, extraits du texte de J-M L

« soigner à en devenir malade »

Au départ, enthousiasme,  dévouement à toute épreuve… en un mot, INDISPENSABLE.

 Mais la tâche se révèle plus éprouvante que prévu : pénurie de personnel, incertitude, stress, manque de soutien, patients difficiles ou dangereux, les ordres qui heurtent notre conscience mais auxquelles on n’ose s’opposer…, tout cela, à chaque fois qu’on y est confronté, use, peu à peu. Chacun extériorise cette usure à sa façon : repli sur soi ce qui tend au désinvestissement, l’énergie n’est plus là ; BURN OUT ou certains vont fuir la souffrance éprouvée en la cachant aux autres, en devenant insensible à tout ce qui arrive ou en se jetant à corps perdu dans la sur-occupation.

Certains s’en sortent de cette façon, en se jetant tête baissée dans une course sans fin au pouvoir, en prenant des médicaments ou autres substances, mais d’autres soignants ne peuvent s’empêcher d’extérioriser leur souffrance dans des comportements violents ou agressifs sur le patient ou sa famille mais aussi en dehors de l’hôpital.

Quand on essaie de comprendre cette souffrance qui traverse la profession, on attribue spontanément la cause à des circonstances extérieures : effectifs en sous-nombres, salaire insuffisant, horaires mas organisés…on est persuadé que si ces problèmes concrets étaient réglés, tout rentrerait dans l’ordre, le travail serait un vrai bonheur !  En concentrant ainsi son attention en dehors de soi, on se rend aveugle à ce qui se passe en nous. En un mot, réduire la souffrance uniquement à un problème technique, c’est FUIR.

 Comme cela me parle !!!

Qu’est-ce qui fait que les difficultés rencontrées me touchent à ce point ? qu’elle est cette réalité que je veux fuir ?

J-M L poursuit et répond a mon questionnement: nous sommes tous à la recherche du bonheur. Pour tous, la recherche du bonheur vise l’accomplissement de trois désirs : celui de toute puissance, d’être reconnu par les autres et celui de jouir du bonheur tant convoité.

Désir de toute puissance ! Moi ! Vouloir être toute puissante ! Allons donc !!!  Et pourtant !

 J-M L explique : le désir de toute puissance qui nous porte n’est pas en priorité le désir d’écraser les autres ou de dominer le monde ; mais plutôt vouloir être à la hauteur de ce que nous pensons vouloir être : un bon professionnel, pouvant soulager la souffrance des patients, pouvant faire le bien autour de soi,  être suffisamment fort pour rendre les autres heureux, pour réussir sa vie, montrer qu’on peut se contrôler en toute circonstance… La toute puissance prend encore la forme de l’innocence : être et rester irréprochable dans tout ce que l’on fait. Dès que nous sommes pris en défaut, n’avons-nous pas le réflexe de trouver une excuse, ou accuser un autre ? L’enjeu est capital : si nous ne somme pas tout puissants, sommes-nous encore aimable ? Peut-on encore nous faire confiance ? Le patient peut-il encore croire en nous ?

Dans le cadre de mon travail :     faire accepter un  projet au patient car « idéal » pour lui ; être irréprochable car peur du jugement des médecins surtout                                                                 

Désir d’être reconnu par les autres surtout par ceux qui nous  sont  proches, est important pour nous. Peut-on être heureux si l’on fait tout le bien possible mais que l’on est détesté par l’équipe dans laquelle on travaille ou par le patient avec qui l’on est en relation ? Toute notre vie se déploie sur le fond de relation à double sens : on comprend les autres à partir de soi et on se comprend à partir d’eux. C’est ce qui nous persuade de pouvoir réellement rejoindre l’autre dans sont vécu et de partager ainsi sa souffrance.

Quand mon travail est « critiquer » pcq pas en lien avec désirs patients-famille-médecin, je me sens irritée et démunie ;  Je me suis rendue compte, que je les voyais comme supérieurs à moi  et cela me déroutait de ne pouvoir répondre en totalité à leurs demandes ; être jugée incompétente ! Cela ne pouvait être !!!

Désir de jouir de ce bonheur tant convoité.  Derrière ce désir ce cache la conviction que celui-ci nous est du. Il nous est du de nous épanouir dans notre métier, d’être remercié pour nos efforts, ou plus humblement, de voir nos efforts aboutir… Devant un « échec », les expressions « c’est la faute à pas de chance », « ce qui arrive est vraiment trop injuste ! »…n’ont de sens qu’au regard de cette conviction secrète qu’il nous était dû que les choses se passent autrement. A l’inverse, quand le bonheur fond sur nous, nous en jouissons comme si c’était la juste récompense ; l’ordre des choses est enfin respecté.

Résumé de ces  désirs fondamentaux qui nous portent à travers toutes nos entreprises : vivre comme si tout était possible, vouloir être à la hauteur de nos ambitions, se sentir en connivence avec les personnes que nous apprécions, croire que le bonheur nous est dû, surtout si nous faisons tout pour l’atteindre !

J-M L  poursuit : (…) soit on s’accroche à nos rêves (…) en tentant de préserver envers et contre tout ce qui nous est le plus précieux : nos illusions. (…) soit faire le deuil de son imaginaire, de ses attentes et accepter ce monde comme il va, parce qu’il n’y en a pas d’autre où nous puissions vivre pour l’instant ; c’est plus modestement apprendre à ne plus prendre ses rêves pour des réalités, savoir que quand on rêve, on rêve. Sans cela, on ne peut s’ouvrir à la réalité ni se réconcilier avec ce que nous sommes fondamentalement. Mais il est vrai que cette voie n’est guère aisée.

Dans la continuité, J-M L met en évidence que, manifestement nous n’arrivons pas à être chaque jour à la hauteur de nos ambitions, à tout supporter ; cette « non toute puissance » les philosophes la nomme « finitude ». Le décès d’un patient ou l’évolution d’une maladie nous confrontent à notre impuissance. Vouloir que l’autre aille bien à tout prix !!! Faire tout ce que l’on peut pour guérir l’autre, le rendre heureux ! C’est ce que je pensais également dans ma pratique de sophro ; que la personne sorte de ses séances complètement transformée grâce à la pratique proposée!  Accepter progressivement d’accueillir puis de vivre cette énergie de l’impuissance m’a permis de me libérer de cette responsabilité qui finalement appartient à l’autre. (…) « On comprend que plus on exige de soi d’être tout puissant sous une forme ou sous une autre, plus on ne peut que souffrir de n’être que ce que l’on est. »

Il dit également que l’autre est seul à être et à vivre ce qu’il vit et que nous restons seuls à être ce que nous sommes ; nous cherchons à porter un peu de sa douleur ou la partager mais nous ne réussissons qu’à souffrir de le voir souffrir !!!J-M L met en avant notre « solitude ».

Il parle également de la mort de « l’autre » ce qui indirectement m’amène à penser à ma propre mort. Il écrit quelque chose de très troublant qui met en avant que ce n’est pas la mort de l’autre qui provoque notre solitude mais, c’est parce que nous sommes chacun seul, que l’autre peut mourir sans nous emporter avec lui. La mort serait le signe que l’autre ne nous appartient pas, que nous sommes restés deux êtres distincts sans confusion possible.  Ces mots éveillent en moi un sentiment d’ « hommage » à la vie            ;  accepter que l’autre meurt sans se sentir coupable de quoi que ce soit ; mais ce n’est pas simple car, devant la mort d’un enfant, d’une jeune personne, c’est l’incompréhension, « ce n’est pas juste » ! (…) « Nous portons en nous depuis notre naissance, cette vérité que la vie ne veut pas notre bonheur, elle veut la vie. Et vouloir la vie, cela veut dire : vouloir la vie telle qu’elle est, comme ce qui inclut la souffrance, la douleur, la mort ainsi que les moments de bonheur. »

Apprendre à nous réconcilier avec l’idée que ces drames font et feront toujours partie de la vie, que l’on ne peut pas tout, mais que l’on doit tout ce que l’on peut, amènera  à dire oui à la vie. Ma relation à l’autre qu’il soit patient à la clinique, apprenant en sophrologie, partenaire, enfants…  passe par une relation plus saine avec moi-même car mes démarches m’amènent à ne plus « être encombrée de moi-même ». Devenir plus  responsable de ma vie  me permet d’assumer au mieux les « échecs », les erreurs ; cela est aussi un moteur vers une relation plus authentique vis-à-vis de moi et de l’autre.  « Affirmer la vie en s’y abandonnant, c’est commencer par accepter nos limites, nos faiblesses, accepter que la vie en nous ne peut tout et n’a pas la force de tout souffrir.

Ce qui me fait dire que, pour devenir soi – même, capable d’autonomie et heureux d’être, il nous faut peut-être commencer de ne vouloir être que ce que nous sommes…